mercredi 15 avril 2015

Au Venezuela, la guerre d’une ONG contre les dérives du régime Maduro

Des photos des manifestations étudiantes de février 2014, exposées lors de la conférence de presse de Tamara Suju. 



éfendre les prisonniers politiques vénézuéliens : telle est la mission du Foro Penal Venezolano (Forum pénal vénézuélien, FPV), l’une des plus importantes ONG du pays présidé par Nicolas Maduro. Depuis 2004, avec l’aide de 200 avocats bénévoles et de 1 500 militants, l’organisation a traité 70 % des procès de militants politiques. Et n’hésite plus à dénoncer la multiplication des atteintes aux droits de l’homme.
Menacée, sa directrice, Tamara Suju, a elle-même dû fuir en République tchèque en août 2014, où elle a obtenu le statut d’exilée politique. Depuis, l’avocate n’a de cesse de pointer la situation alarmante de son pays auprès des institutions internationales : arrestations arbitraires, cas de torture avérés, censure de la presse, opposition muselée…
« Je me suis dit que je serais plus utile ici pour faire bouger les choses, expliquait-t-elle dans une conférence de presse, lors de son passage à Paris le 13 avril. L’Europe doit savoir la gravité de ce qu’il se passe au Venezuela. » Pour ce faire, elle a rencontré l’ambassadrice aux droits de l’homme auprès du ministre des affaires étrangères, ainsi que des représentants d’Amnesty International.

Tamara Suju Roa, le 13 avril 2015 à Paris.


Viols, asphyxie et décharges électriques

En 2014, des milliers d’étudiants étaient descendus dans la rue pour protester contre les pénuries, aggravées par la crise économique et sociale que traverse le pays. Les manifestations furent violemment réprimées par les forces de l’ordre, faisant 43 morts. Si elle dénonce ces violences, Tamara Suju s’indigne aussi de la violation des droits fondamentaux lors des quelque 2 000 procès qui ont suivi.
« Les détenus ne pouvaient voir leurs avocats que dix minutes avant le procès, et en présence des autorités », souligne-t-elle. 70 % des prisonniers auraient été torturés pendant leur détention. Décharges électriques, asphyxie, maltraitance… les moyens employés varient. « Certains ont été brûlés avec des briquets, d’autres gravement blessés par balle. Un jeune homme a même été violé avec un fusil », insiste Mme Suju. Les dérives ont été documentées dans 85 cas par les organisations internationales Amnesty International et Human Rights Watch.
La torture n’est pas seulement physique. Selon le FPV, des dizaines de détenus sont soumis à des pressions psychologiques. « On a découvert l’an dernier l’existence d’une prison souterraine, en plein cœur de Caracas », indique Tamara Suju. Surnommé « la tumba » (« la tombe » en espagnol), le lieu renferme deux prisonniers accusés de conspiration. Coupés du monde, ils sont exposés en permanence à « la lumière artificielle des néons dans une cellule entièrement blanche, sans accès à l’air libre ni aucune notion du temps ».
image: http://s2.lemde.fr/image/2015/04/15/534x0/4616502_7_ffb7_un-adolescent-fait-face-aux-forces-de-l-ordre_eecd6d3254e0943875470ae7856310f7.jpg
Un adolescent fait face aux forces de l'ordre, le 24 février à San Cristobal.
Un adolescent fait face aux forces de l'ordre, le 24 février à San Cristobal.STRINGER/VENEZUELA / REUTERS
Parmi les prisonniers politiques figure le cas emblématique de Leopoldo Lopez, opposant de 42 ans accusé d’être l’instigateur de violences lors du soulèvement de 2014, arrêté en février 2014 et détenu depuis dans une prison militaire, alors que des enregistrements vidéo accusent pourtant des agents de l’Etat. Un an plus tard, c’est au tour d’Antonio Ledezma, maire de Caracas et figure de l’opposition, d’être arrêté, le 19 février, lors d’une interpellation musclée dénoncée par les ONG humanitaires.

Crainte de représailles


Comment dénoncer les dérives d’un régime qui s’accentuent de jour en jour ? Pour Tamara Suju, la presse, qui reste largement contrôlée par le gouvernement, n’a « quasiment plus de marges de manœuvre ». L’opinion publique n’a pas davantage de libertés. « La population a de plus en plus de mal à dénoncer la torture, car il y a un véritable harcèlement contre les défenseurs des droits de l’homme au Venezuela. La police connaît souvent leurs adresses. Les gens ont peur », explique Tamara Suju, elle-même mise sur écoute et interrogée par les services gouvernementaux pendant plus de quatre heures avant son exil politique.
Malgré les démarches menées par les ONG, la pression des pouvoirs publics ne faiblit pas : le 15 mars dernier, Nicolas Maduro a obtenu des pouvoirs spéciaux de l’Assemblée nationale, qui lui permettront de gouverner par décrets jusqu’à la fin de l’année en matière de sécurité et de défense. L’impact de ces mesures ne s’est pas fait attendre : l’usage des armes à feu contre les manifestants vient d’être autorisé, tout comme la détention préventive.




0 commentaires:

Enregistrer un commentaire