samedi 13 juin 2015

L’Etat islamique à la « conquête » d’Istanbul

Capture d'écran du magazine "Konstantiniyye".

L’Etat islamique poursuit sa redoutable opération marketing et lanceKonstantiniyye, un magazine mensuel en turc, également disponible gratuitement en ligne. Le premier numéro est paru le jour de la date d’anniversaire de la conquête de Constantinople par les Ottomans, le 29 mai 1453, fêté en grande pompe en Turquie.
Konstantiniyye n’est pas le premier instrument d’une propagande soigneusement mise en scène par l’Etat islamique. Sa revue en arabe, Dabiq, lancée en 2014, a ensuite été déclinée en anglais, en russe et dans une version française dénommée Dar Al-Islam. L’organisation terroriste se sert de son puissant organe de communication, l’éditeur Al-Hayat Media, pour relayer ses idées dans le monde et in fine recruter ses prochains combattants.
Avec 46 pages en couleur, illustrées de photos des plus beaux monuments stambouliotes, Konstantiniyye rassemble tous les codes d’un magazine traditionnel. Son contenu, en revanche, propose une autre vision de la Turquie. On y trouve des articles encourageant la destruction des idoles et des analyses critiquant vivement la démocratie. À la page 41, une photo du caricaturiste français Luz vient alimenter la propagande anti-Charlie Hebdo. « En Turquie, le public est réceptif à ce genre de discours », estime Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste du Moyen-Orient. Le 16 janvier, une manifestation de soutien aux frères Kouachi avait réuni une centaine de personnes devant la mosquée Fatih à Istanbul.

Manifestation contre la publication de dessins de "Charlie Hebdo" par "Cumhuriyet", le 14 janvier à Istanbul.


Revendiquant sa dimension populaire et globale, le magazine souligne dans un éditorial sa volonté de faciliter l’accès pour les Turcs aux « informations, articles et vidéos » publiés par l’Etat islamique. Selon Wassim Nasr, « cette revue s’inscrit dans la droite ligne de la stratégie des djihadistes de l’Etat islamique : utiliser la communication comme outil de recrutement ». En déclinant ses publications dans plusieurs langues, le « califat » vise un public plus large et mondialisé. L’organisation a progressivement élargi son champ de propagande aux populations occidentales anglophones et francophones, puis russophones. L’appel au djihad se propage désormais en Turquie, en Asie centrale et en Asie du Sud, où le calife autoproclamé, Abou Bakr Al-Baghdadi, a notamment fait traduire son discours en bengali. L’Etat islamique a en outre diffusé en juin sur Internet une vidéo à destination des Balkans, prônant une conquête de l’Europe du Sud par les « armées de l’islam ». A travers ses propres canaux médiatiques, l’EI parvient ainsi à s’adapter aux populations locales pour recruter des djihadistes.
En publiant une revue en turc, l’Etat islamique manifeste d’autant son désir d’expansion en Anatolie. Dans un article intitulé « Immigration », l’organisation enjoint formellement les musulmans de Turquie à gagner les territoires du « califat ». Ingénieurs, professeurs et soldats sont invités à émigrer vers l’Etat islamique. « Ils recrutent massivement et à tous les niveaux, y compris des Kurdes et des Turkmènes d’Irak », ajoute Wassim Nasr. En mai, un rapport de l’ONU a recensé au moins 1 300 Turcs répartis dans des groupes djihadistes dans le monde.

Une conquête idéologique


Konstantiniyye ne reconnaît pas la prise d’Istanbul par le Sultan Mehmet II en 1453 et appelle à une « vraie » conquête de Constantinople, « sans guerre ni sang ». Cette fois, l’Etat islamique n’incite pas ses sympathisants à prendre les armes mais à s’emparer de la cité d’Istanbul par une action spirituelle. « La conquête de Constantinople est un objectif symbolique que l’EI n’a jamais caché, poursuit le spécialiste. L’organisation vise idéologiquement la Turquie mais ce n’est pas une déclaration de guerre ».
En ne proférant aucune menace directe contre la sécurité de la Turquie, l’Etat islamique fait finalement fait passer un message explicite : « Si vous ne vous mêlez pas de nos affaires, nous ne nous mêlerons pas des vôtres tant que vous ne devenez pas des apostats ». Mais la récente défaite électorale des islamo-conservateurs du parti AKP de Recep Tayyip Erdogan pourrait mettre à mal une sorte de « pacte de non-agression » informel entre la Turquie et l’Etat islamique dénoncé notamment par certains laïques et Kurdes.

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